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Une histoire de tatouage

Je ne suis pas tatouée, mes amis le sont, j’aimerais, j’ai un projet, mais ne m’en suis jamais donné les moyens financiers. J’ai réfléchi à quoi, sa symbolique pour moi, pourquoi je le ferais. J’ai réfléchi à où aussi, pour éviter qu’il ne se déforme trop avec le temps, qu’il ne soit pas trop visible et que je puisse facilement le camoufler lors des sorties en reconstitution. Un choix très loin d’être prit à la légère, mais le cap n’est pas encore passé.
Le tatouage est une affaire personnelle quoi qu’il en soit, mais lors de représentation historique, tatouage et piercing sont à prendre avec des pincettes, car les moeurs et les styles ne sont pas toujours en adéquation avec les périodes représentées, et par soucis du détail, il convient parfois de regarder au delà des vêtements et des accessoires.


1 - Exploration exhaustive sur l’histoire du tatouage :

Au musée du Quai Branly, il s’est tenu en 2015 l’exposition Tatoueur Tatoué, que j’ai eu la chance d’aller voir. L’exposition place le tatouage dans son milieu culturel et historique. 5000 ans d’histoire du tatouage (3 300 avant JC : Ötzi ou l’homme de glace est le plus vieil humain (vivant à cet époque) sur lequel on peut attester de la présence de 57 tatouages). On voyage à travers les cultures du monde, les techniques employées, et l’évolution des mœurs vis-à-vis du tatouage. Ces marques sur les corps, ces dessins, ont pour vocation des représentations d’appartenance culturel et sociale, des liens religieux voir mystiques…
Dans le cas d’Ötzi, il est supposé qu’ils aient été fait à des fins médicales, car situés au niveau des articulations et pouvant donc avoir un effet sur l’arthrose.
 
Emplacements des tatouages d’Otzi
 
Dans l’ordre chronologique, on retrouve des traces de tatouages au japon en lien avec des rites funéraires. Puis en Egypte, sur une momie de 2200 av. J.-C., dont le corps était entièrement tatoué de motifs décoratifs dans un but plutôt sacré et religieux (http://www.lefigaro.fr/culture/2016/06/07/03004-20160607ARTFIG00020-la-momie-d-une-femme-tatouee-decouverte-en-egypte.php).
Contrairement aux idées reçues, en Europe également on retrouve la culture du tatouage, chez les Gaulois, les Germains, les Pictes qui étonnent les Romains (César note dans « De Bello Gallica » que tous les bretons se colorent la peau avec une matière colorante de teinte bleue). Chez les pictes, les tatouages sont des appels aux dieux afin de les accompagner et de les protéger durant les grands moments de leur vie, et notamment les guerres.
 
Les romains utilisaient le tatouage pour marquer les mercenaires, les esclaves, les criminels et les hérétiques. Pour développer le sujet : http://latogeetleglaive.blogspot.fr/2012/09/le-tatouage-dans-lantiquite-romaine.html
Arrive alors l’ère Chrétienne en Europe. Les tatouages sont cités dans la bible (genèse IV – 15) : « Et YHVH mit un signe sur Caïn pour que ne le frappe pas qui le rencontrerait ».
« Vous ne ferez point d’incision dans votre chair pour un mort et vous n’imprimerez point de figures sur vous. Je suis l’Éternel » extrait de Lévitique chapitre 19, verset 28.
La pratique du tatouage est alors considérée comme une pratique païenne.
En 312 avant JC : l’empereur Romain Constantin le Grand, se convertit au christianisme et aurait, dans le même temps, interdit les tatouages.
Pourtant les Bosniaques Chrétiens se font tatouer des croix pour se distinguer des musulmans, et les pèlerins qui vont jusqu’à Notre-Dame-de-Lorette, en Italie ou encore à Jérusalem se font graver sur le corps une image indélébile, sorte d’attestation de pèlerinage (On en retrouve également chez les Croisés et dans le Compagnonnage).
Sous Charlemagne, le tatouage est interdit. Ceci est interprété comme une interdiction religieuse, étant donné qu’à cette époque les divulgations et les applications des lois civiles sont à leur charge. Mais c’est une interdiction politique afin de continuer le travail d’impérialisation de l’Europe (Admonitio Generalis de 789).
Ce n’est pas pour autant que la pratique se perd.
D’un point de vue textuel, l’interdiction du tatouage est présente une seule fois dans la Bible (Lévitique 19, 28) et dans le Coran (Sourate 4, 119), ce qui est infime.
Anecdote : Les historiens affirment, qu’après la bataille de Hastings, le corps décapité et mutilé du roi Arnold put être identifié par le mot « Edith » qu’il portait tatoué sur sa poitrine. Le tatouage a donc été utilisé pratiquement en tous lieux et à toutes les époques, mais souvent dans des couches sociales bien délimitées : chez les bagnards, les corsaires, les esclaves, les galériens, les marins, les pirates et les prisonniers.
Le déclin des grandes politiques impériales, qui a commencé au XVIIIe siècle, a vu revenir le tatouage dans la société. D’abord avec les marins qui ont visité des îles lointaines où le tatouage tribal était pratiqué. (Notamment quand l’explorateur James Cook fait le voyage jusqu’en Polynésie où il découvre certains locaux couvert de tatouages). Chez les marins, le tatouage devient une protection puissante contre les éléments.
 
Dessin d’un chef māori par Parkinson, suite au premier voyage du Capitaine James Cook en Nouvelle-Zélande
Le symbole le plus fort, le plus ancien et le plus populaire pour les marins est de se faire un tatouage représentant une ancre marine ; symbole de la fermeté et de la force. C’est aussi le lien spirituel à la terre. Pour les Chrétiens, l’ancre est un dérivé du crucifix, afin de montrer son attachement spirituel en toute pudeur.
Pour les femmes, on retrouve souvent la symbolique du moineau synonyme de liberté et du refus de l’ordre établi.
Plus d’information sur la symbolique des tatouages marins : https://escaledenuit.com/2013/06/01/tatouages-de-marins/
La pratique du tatouage prend alors dans les ports, les tavernes, les tripots, les prisons… et le tatouage devient alors l’apanage des marginaux, des mauvais garçons, des rebelles…et un symbole de liberté.
« Le principe du tatouage est donc celui de l’appartenance.
A l’âge tribal, la personne appartient à sa tribu.
A l’âge impérial, la personne appartient à l’empire.
A l’âge individualiste, la personne appartient à elle-même. »
Pendant la première moitié du XXe siècle, le tatouage est encore connoté pour les marginaux, bien qu’ayant pignon sur rue, cela demeure un acte clandestin. Néanmoins, il devient un système d’identification, avant l’arrivée de la photo d’identité, un moyen sûr et efficace pour le renseignement des fiches des forces de police sur la pègre. Les fiches de police, jusqu’au XIXe siècle, comportaient la signalisation et la description de chaque tatouage qui permettait ainsi d’identifier sans erreur un individu.
 
 
La pratique du tatouage fait tout de même son entrée dans l’aristocratie européenne, prends pignon sur rue dans les pays-anglo-saxons pour les matafs. Il faut tout de même noter que la religion ayant grand place en France à cette période, l’Eglise fait tout de même respecter son point de vue vis-à-vis de la modification du corps que « Dieu » nous aurait donné. L’aspect mal-famé du tatouage va rester ancré très longtemps, et cela fait peu de temps qu’il est en France une marque plus artistique.
Pour témoins les paroles de la chanson de Fernandel – Un dur, un vrai, un tatoué de 1938
« Je suis un dur, un vrai, un tatoué !
J’fais pas des magnes, qu’est-ce qu’on y gagne?
Pour les tournants moi faut pas m’les jouer.
J’ai risqué l’bagne, faut l’avouer. »
La démocratisation du tatouage va se concrétiser dans les années 60-70, surtout dans les pays anglo-saxon, grâce au mouvement underground. Merci à Janis Joplin ^^. Le rock, Hard-Rock, Métal, l’avènement des clips, va devenir le meilleur vecteur de diffusion de la mode du tatouage. Plus efficace qu’un virus, il va également rentrer dans le monde de la mode par le biais des grands créateurs. Internet va être le boom de la démocratisation des tatouages esthétiques.
 
Documentaire vidéo :
 

2 - Le tatouage féminin au début du XXe siècle dans le monde occidental :

Le tatouage est considéré autant pour de l’art que pour un moyen de donner un signe d’appartenance. Le métier de tatoueur est officialisé en 1872, nous aurons même chez nos voisins anglais un tatoueur des Rois. Les divers voyages de Cook, les visites volontaires et involontaires des indigènes sur le territoire va influencer les mœurs des pays moins impacté par le christianisme. Le tatouage quitte alors son image primitive pour devenir une forme d’art. On retrouve aux Etats-Unis cet engouement pour les corps tatoués dans les cirques, une certaine connotation marginale et érotique s’y lie. Les femmes tatouées se produisaient presque nues sur les scènes de cirque à une époque où le corps n’est exposé qu’aux regards discrets de l’intimité.
 
Photo à droite : Maud Vagner, un artiste de cirque de début du 20e siècle
 
 
 
La Bella Agnora, artiste de cirque allemand
 
 
Ces femmes se font tatouer volontairement, les gains engendrés par ces présentations leur permettent de vivre plus convenablement qu’avec un autre métier plus classique pour les femmes de l’époque et conserver une certaine indépendance financière, très rare pour une femme. Mais le tatouage est aussi présent dans les maisons closes, rappelant au client que le corps qu’il convoite ne lui appartient pas, ou qu’il ne pourra avoir son cœur. Le tatouage est donc l’apanage des femmes aux mœurs légères et le tatouage une frivolité. (Ouvrage : « Du tatouage chez les prostituées » publié en 1899 par la Société d’édition scientifique). Pourtant, comme pour les hommes, leur tatouage retrace également leur parcours de vie ; amour, ruptures, etc.
 
 
 
 
Elles deviennent des sources d’inspirations pour l’avenir des droits de la femme. Dans les années 20, on se retrouve avec des femmes ayant remplacé les hommes dans les industries pendant la guerre. Elles ont gouté au travail en autonomie, à gagner elle-même l’argent du foyer où elles sont renvoyées. Les hommes sont revenus meurtries des tranchés (ou ne sont pas revenu) et l’époque des années 20 voit l’insouciance et le besoin de joie de vivre exploser dans les rues et les soirées. La femme demande le droit de vote, s’habille à la garçonne, demande l’émancipation… Certaines prennent également possession complète de leur corps par le tatouage.
Dans les années 30, les tentions d’un conflit à venir fait diminuer les frivolités et le retour vers les « bonnes mœurs ».
En France…
Le contexte en France est bien différent que nos voisins anglo-saxon, vous l’aurez compris avant, la religion étant différente, et différemment ancrée, le tatouage n’a pas eu le même regard porté sur lui. Les tatoueurs sont restés « ambulants » jusque dans les années 60. «Le regard des Français sur le tatouage a donc, si l’on peut dire, près de 70 ans de retard sur celui des Américains. Aussi est-il logique que les connotations négatives n’aient pas totalement disparues chez nous : pour les anciennes générations, le tatouage demeure l’apanage des mauvais garçons et des filles de mauvaises vies…» d’après Elise Müller (auteure de l’ouvrage : Une anthropologie du tatouage contemporain)
Dans les années 80 on comptait une 20aine de salon tatouage, on est à plus de 4000 salons en 2013.
 
 
Photos des œuvres de Bert Grimm de St Louis, Missouri, entre les années 1930 et 1940 https://hakunamatattoo.org/2016/05/11/photos-apercu-du-livre-dillustrations-vintage-tattoo-flash/
 
A notre époque contemporaine, le tatouage a une toute autre signification. Œuvre d’art, souvenir, lien émotionnel, il se décline également pour les femmes comme un moyen de reconstruction. La plus remarquable reconstruction (à mon sens) est le tatouage suite à des opérations lourdes afin de camoufler les cicatrices, effet que l’on voit chez certaines femmes ayant eu un cancer du sein.
 
 

Liens annexes :

Voici quelques liens supplémentaire sur le vaste sujet des tatouages.
 
Le tatouage imposé
Etude générale du tatouage féminin :
https://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00275248/document
Frises chronologiques :
Biblio :
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